AllTheContent/Macroscopic Solutions/Flickr - Micro-organisme

AllTheContent/Macroscopic Solutions/Flickr – Micro-organisme

700’000 morts par an aujourd’hui et près de 10 millions en 2050: l’antibiorésistance est devenue un problème majeur, global et mondial de santé publique. Alors que les antibiotiques étaient «La» révolution médicale du XXe siècle, comment en est-on arrivé là et pourquoi les bactéries sont-elles devenues résistantes? Etat des lieux et zoom sur le plan fédéral Antibiorésistance Suisse.

L’antibiorésistance se définit comme la capacité des micro-organismes à devenir insensibles aux traitements antimicrobiens, comme les bactéries aux antibiotiques, des substances ayant la capacité de les tuer ou d’inhiber leur croissance. Or les antibiotiques sont désormais utilisés partout – et parfois abusivement – qu’il s’agisse de traiter les pathologies hivernales, de prévenir des infections postchirurgicales ou dans l’alimentation animale. Face à cette omniprésence, les bactéries se sont adaptées et ont développé des mécanismes pour résister.

Brève histoire des antibiotiques… et de l’antibiorésistance
Tout avait pourtant bien commencé. En 1877, Louis Pasteur observe que des cultures de bacilles du charbon sont inhibées par des moisissures. En 1928, Alexander Fleming, qui obtiendra le Prix Nobel de médecine en 1945, isole la pénicilline après avoir observé l’absence de développement de staphylocoques autour de moisissures de type Penicillium notatum. Suit une période faste: production industrielle de la pénicilline, très utile en temps de guerre pour soigner les soldats blessés, découverte en 1944 de la streptomycine active contre le bacille de Koch responsable de la tuberculose, développement des tétracyclines et macrolides dans les années 50, des quinolones en 1962, des fluoroquinolones en 1980… D’origine naturelle ou de synthèse, les antibiotiques sont classés en grandes familles selon leur mode d’action et on parle également d’antibiotiques de 1ère, 2e ou 3e génération, voire «de dernière ligne». Car si les antibiotiques, largement utilisés depuis la Seconde Guerre mondiale, ont permis de faire considérablement reculer la mortalité liée aux maladies infectieuses, le revers de la médaille est celui de l’antibiorésistance. Certaines bactéries sont naturellement résistantes à certains antibiotiques, mais le développement de résistances acquises –par mutation génétique de la bactérie par exemple – devient très préoccupant. De ponctuel, ce phénomène est devenu global et certaines bactéries sont devenues multirésistantes à plusieurs antibiotiques voire totorésistantes (plus aucun antibiotique n’est efficace).

Des chiffres inquiétants
En 2014, en Europe, plus de 50% des souches d’Escherichia coli isolées étaient devenues résistantes à au moins un antibiotique, dont les céphalosporines de 3e génération. En Suisse, entre 2004 et 2016, la proportion des E. coli résistantes aux céphalosporines à large spectre a été multipliée par 12, celle de Klebsiella pneumoniae par 6, mais celle des Staphylococcus aureus résistants à la méthicilline divisée par 3. En Europe, 25’000 personnes décèdent chaque année à cause de l’antibiorésistance. Et 10 millions de morts annuels – contre 700’000 actuellement – dans le monde sont annoncés à l’horizon 2050, soit plus que le nombre de morts par cancer. Les disparités entre pays restent importantes mais l’antibiorésistance s’accroît inexorablement tandis que la consommation d’antibiotiques reste élevée. Selon le rapport 2016 du Centre suisse contre l’antibiorésistance, l’Anresis, dans les hôpitaux suisses de soins aigus, la consommation d’antibactériens à usage systémique pour 100 journées d’hospitalisation a crû de 36% entre 2004 et 2015. Par contre, les ventes d’antibiotiques à usage vétérinaire ont diminué avec une baisse de 40% de 2008 à 2015.
La résistance microbienne est en effet un phénomène «viral»: les bactéries devenues résistantes chez l’animal dont l’alimentation est supplémentée en antibiotiques (pour des raisons de prophylaxie mais aussi de rendement) contaminent les végétaux via les engrais; les patients et soignants se les transmettent par des mains mal lavées; les déplacements internationaux multiplient la propagation… La bataille contre l’antibiorésistance nécessite donc une prise de conscience mondiale et de faire évoluer les pratiques dans le monde médical et aussi dans l’environnement ou l’agriculture: c’est l’approche «One Health». Autre problème qui rend la situation encore plus inquiétante, la pénurie de nouveaux antibiotiques…

Plans d’actions nationaux et mobilisation générale
Face à la menace, les initiatives se multiplient: semaine mondiale et journée européenne de sensibilisation, programmes internationaux de soutien à la recherche, plans nationaux d’action. L’OMS a ainsi lancé en novembre 2016 un nouveau Guide des bonnes pratiques de prévention de l’antibiorésistance tandis que l’Onu tenait un congrès sur le sujet en septembre dernier. En 2006, l’Europe a interdit l’usage des antibiotiques pour accélérer la croissance du bétail. En 2012, l’Innovative Medicine Initiative, partenariat public-privé entre l’Union Européenne et l’association européenne des industriels pharmaceutiques, a fait de l’antibiorésistance l’une de ses priorités au travers du programme «New Drugs for Bad Bugs» doté de 700 milliards d’euros de budget. Le 18 novembre 2015, la Suisse a adopté sa stratégie antibiorésistance (StAR), basée sur l’approche «One Health» et articulée autour de huit champs d’action et 35 mesures. Prévention, utilisation rationnelle des antibiotiques, recherche et développement, coopération, information et formation sont quelques-uns des axes de travail de StAR qui concerne à la fois la médecine humaine, la santé animale, l’agriculture et l’environnement. Des mesures nécessaires pour contrer un phénomène qui rendra sinon, demain, la moindre chirurgie bénigne à haut risque et toute greffe ou chimiothérapie impossibles.

3 questions à Karin Waefler, cheffe de projet de la Stratégie nationale suisse contre l’antibiorésistance

Quels sont les axes majeurs de stratégie nationale antibiorésistance (StAR)?
Karin Waefler: StAR définit des domaines d’action, des objectifs à atteindre et des mesures à appliquer. Surveiller l’emploi – et l’utilisation rationnelle – des antibiotiques dans la médecine humaine et vétérinaire et collecter des données précises constituent des axes clés, assortis de mesures ciblées dans les hôpitaux, cabinets médicaux et vétérinaires ou exploitations agricoles. Renforcer la prévention, en évitant les infections, notamment via l’hygiène dans les hôpitaux ou les élevages d’animaux, et améliorer la formation continue des professionnels et l’information de la population sont aussi au cœur de notre programme.

Un an après le lancement, quel premier bilan tirez-vous?
K. W.: Environ deux tiers des 35 mesures de la stratégie StAR ont été lancées, avec le concours des Offices fédéraux de la santé publique (OFSP), de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires (OSAV), de l’agriculture (OFAG), de l’environnement (OFEV) et en collaboration avec les acteurs concernés. Recensement des résistances fréquentes et publication des données dans un seul rapport, désignation d’un laboratoire national de référence, élaboration de directives sur l’utilisation rationnelle des antibiotiques en chirurgie, en médecine de premier recours et en médecine vétérinaire, restriction de l’usage d’antibiotiques aux seuls animaux malades sont quelques-uns des premiers points mis en œuvre.

Quels sont les grands défis à relever dans les 5 ans à venir?
K. W.: Ils sont nombreux, mais on peut citer quelques objectifs prioritaires: disposer d’une base de données de qualité et complète permettant des prises de mesures ciblées, parvenir à une utilisation parcimonieuse et appropriée des antibiotiques afin d’éviter le développement de résistances supplémentaires et promouvoir la recherche pour renouveler l’arsenal thérapeutique. La condition nécessaire à la réussite de la stratégie StAR est de fédérer les efforts et les acteurs en Suisse pour lutter conjointement et sur tous les tableaux. C’est d’ailleurs valable à l’échelle internationale, car la globalisation est aussi responsable de la propagation des résistances.

Karin Waefler, cheffe de projet de la Stratégie nationale antibiorésistance à Berne

Karin Waefler est aujourd’hui cheffe de projet de la StAR au sein de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP). Auparavant, cette biologiste de formation a été chargée de l’information des publics sur la transplantation et le don d’organes à l’OFSP, mais aussi directrice d’une spin-off de la Berner Fachhochschule et professeur de lycée.

AllTheContent/Macroscopic Solutions/Flickr – Micro-organisme

AllTheContent/Karin Waefler – Karin Waefler, cheffe de projet de la Stratégie nationale suisse contre l’antibiorésistance

AFOs/AllTheContent News Agency

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.